Il y a quelques secondes à peine, le vieil homme me souriait et affichait un air détendu. Il a suffi que je pointe ma caméra vers lui pour que son visage se transforme : souffle court, chaque inspiration semble lui brûler les poumons. La douleur et l’abattement se lisent sur les plis de son front… jusqu’à ce que j’arrête de filmer et qu’il reprenne son air normal, comme par magie.
Je suis à Bhopal, au centre de l’Inde, un peu plus d’un mois après l’une des pires catastrophes industrielles de l’histoire. Dans la nuit du 2 au 3 décembre 1984, un nuage de gaz toxiques échappés d’une usine de pesticides a foudroyé en quelques heures plusieurs milliers d’habitants du bidonville adjacent, surpris dans leur sommeil. Un désastre industriel d’une violence inouïe, avec pour responsable Union Carbide, la multinationale américaine propriétaire de l’usine.

A priori, il y a de la matière pour Le Grand Raid Le Cap Terre de Feu, ce fabuleux concours de journalisme auquel je participe au milieu des années 80, un tour du monde en voiture 4×4 télédiffusé par cinq chaînes de télévision publiques francophones, dont Radio-Canada, que je représente avec un coéquipier. Depuis maintenant trois mois, des millions de téléspectateurs suivent nos aventures dans cet ancêtre de la téléréalité où, chaque semaine, nos films amateurs sont présentés en compétition.
À ma grande surprise en arrivant à Bhopal, il n’y a aucun signe d’une catastrophe quelconque. Le poison a fait son effet sans trace extérieure, foudroyant les corps tout en épargnant les murs. Les morts ont été incinérés ainsi que les carcasses d’animaux. En surface, la vie suit son cours. Comment réaliser rapidement un reportage télé sur une tragédie invisible, poursuivi par des dizaines d’enfants surexcités qui se bousculent devant mon objectif avec de larges sourires et des cris de joie ?
Incapable de fuir ou de me faire oublier, je suis à deux doigts de baisser les bras quand cet homme, assis devant sa cabane de branches et de toiles de plastique, insiste avec de grands signes de la main pour que je m’approche. Il me paraît sans véritable intérêt. J’hésite un instant, mais au point où j’en suis, je me ravise. J’installe ma caméra sur trépied et démarre l’enregistrement, ce qui déclenche aussitôt son étonnante réaction.
Donner à voir
En toile de fond, stupéfait, je devine une réalité vertigineuse : dans les jours qui ont suivi la catastrophe, avec le défilement de centaines de journalistes venus de partout, ce vieillard probablement analphabète a pris la mesure, comme bien d’autres, de l’influence des médias internationaux. Et il en joue.
Je ne doute pas que ses problèmes de santé soient réels. Comment en serait-il autrement alors qu’il vit près de l’usine ? Mais l’homme devant moi semble en rajouter et, malgré la barrière de la langue, m’offrir un pacte tacite : il me livre ce que j’attends, en retour de quoi il espère que mes images émeuvent et influencent l’aide qui pourrait être apportée aux siens.
Malgré mes idéaux de journaliste en herbe, je me convaincs que, pour la bonne cause, il me faut cette séquence. Je me raconte que le marché est équitable : il contrôle son image, et moi, mon récit. Alors, qui manipule qui ?
Le plan sera retenu au montage, ainsi que d’autres clichés de détresse qui, finalement, ne seront pas difficiles à trouver : distribution de médicaments, orphelins, malades des yeux. Images de misère furtive, sans réelle mise en perspective, qui résument un petit film larmoyant, l’un des plus mauvais reportages de ma carrière débutante.
Du vieil homme de Bhopal, je ne saurai rien. Pas même son nom. J’emporterai son souffle court sur ma bande vidéo, mais je laisserai sa réalité au pied de sa case.
A quoi ai-je participé ? A reconduire l’idée que les Occidentaux se font trop souvent des habitants des pays pauvres : des êtres réduits au rôle de victimes, éternellement assistés, éternellement plaintifs. Une mise en scène au service de l’émotion, avec cet effet pervers que, pour émouvoir, il faut toujours plus de détresse.
J’avais 22 ans. J’étais épuisé par un concours éreintant, dépassé par une catastrophe dont je ne savais rien ou presque, pris dans la mécanique d’un spectacle vu chaque semaine par des millions. Je confondais encore « témoigner » et fabriquer des images.
Points de vue
Aujourd’hui, avec le recul, et si c’était à recommencer, je ferais quel film ?
D’abord, je trouverais quelqu’un qui m’aide à traduire et parler au vieil homme. Pour l’écouter me raconter son histoire, dans ses mots. Découvrir qui il est. L’entendre décrire ce qu’il a vécu. M’intéresser véritablement à sa santé, à ce qu’il pense de cette tragédie, au sens ou à l’absurdité qu’il y voit.
Ensuite, je chercherais à vérifier mon intuition de départ, en interrogeant les journalistes du petit quotidien local sur l’impact sur la communauté de l’événement médiatique mondial.
Je pourrais aussi demander l’autorisation d’installer ma caméra dans la clinique médicale locale, pour filmer discrètement, sans commentaire inutile, le défilé des survivants, à la Depardon, ce que je n’ai fait que furtivement. Au premier coup d’œil, il me semblait que la vie suivait son cours à Bhopal. Mais on estime maintenant qu’après les 3 500 morts des premiers jours, plus de 20 000 autres personnes décéderont des séquelles de l’exposition au gaz.
Enfin, j’aurais peut-être l’intuition que la meilleure piste est la plus inattendue. Je m’intéresserais à ces enfants que je ne voulais pas voir parce qu’ils ne font pas assez victimes. Je filmerais leurs jeux, la petite musique du quotidien, la vie à la maison, leur départ pour l’école, le bruit des marchés animés. Puis, par touches, je laisserais apparaître les séquelles : un essoufflement au détour d’un rire, une toux qui coupe une phrase, un enfant qui se frotte les yeux.
Je n’avais pas compris qu’il est bien plus bouleversant de voir la vie s’obstiner dans un lieu de mort que de voir la mort mise en scène. Le vieil homme jouait ce que j’attendais. Les enfants vivaient ce que je refusais de voir.




Pour ma part, ayant voyagé un peu, j’ai toujours été touchée en plein coeur, des regards croisés, des sourires, parfois d’un Geste.
Tant et tant de différences, et pourtant la vie intérieure, gorgée d’espoir, de partage et … que de générosité chez les plus démunis qui permet, en ces jours, de réaliser oh combien de fait d’avoir est moindre que le fait d’être … ensemble … entre Humains et Humaines 😉
C’est très intéressant ta réflexion sur cette image, galvaudée parce que construite par des regards occidentaux. Et c’est vrai qu’à force, on engrange des poncifs sur le tiers monde et on recherche ça lorsqu’on voyage et on photographie ce qu’on a déjà imprimé dans nos cerveaux. Les photos que peuvent prendre les autochtones doivent être bien différentes et bien plus vivantes que ces « icônes du malheur ».
Un développement plus ample aurait lassé. Quant à l’adaptation par les gens du « Tiers Monde » de leur image projetée dans les media de l’Occident, cette anacdote est éloquente. Et pour la solution, je crois que tu es dans le vrai: la situation sera plus saine le jour où l’autre partie du monde secouera notre monopole. D’ailleurs l’Inde (mais est-elle encore un pays du Tiers Monde?) d’ores et déjà en a les moyens techniques sinon la volonté. Et quid d’Al Jazeera?