Na Traoré a la poignée de main ferme, une main immense, crevassée, durcie par des épaisseurs de corne. Cette femme de la brousse africaine estime avoir quarante-cinq ans mais elle en paraît facilement dix de plus. Elle n’est jamais allée à l’école. A l’adolescence, une femme du village lui a fait l’ablation, à froid, du clitoris et des petites lèvres avec une lame de rasoir.

Depuis qu’elle a dix ans, Na Traoré dit qu’elle n’a jamais eu de temps libre. Les mêmes corvées rythment invariablement ses journées, du lever au coucher du soleil. Elle nettoie la case. Elle va chercher vingt kilos de bois à quatre kilomètres du village et les rapporte sur sa tête. Même routine pour l’eau du puits dont elle transporte quinze litres pour arroser son jardin.

Avec un gros pilon, elle bat le mil à une cadence éreintante et à la sueur de son front. Elle prépare à manger pour son mari, que son père a choisi pour elle et qui la bat parfois, et pour ses sept enfants, dont cinq filles, qui ne vont pas elles non plus à l’école parce que leur père s’y oppose. Pour alléger sa charge de travail, Na Traoré aimerait bien que son mari prenne une seconde épouse.

Je suis étonné d’avoir eu la chance de trouver quelqu’un qui illustre à elle seule toutes ces injustices et mauvais traitements infligés aux femmes. Un cas d’école, me dis-je, un scoop !

Je suis dans un village de brousse du Mali où une ONG canadienne finance des micro-crédits pour les femmes rurales, de tout petits prêts pour démarrer des activités artisanales et gagner un peu de sous pour sortir du cycle de pauvreté. Je prépare un reportage pour un quotidien montréalais sur l’émergence des associations de lutte pour les droits des femmes en Afrique subsaharienne, un reportage que j’intitulerai « L’Afrique invente son féminisme ».

Après avoir longuement interviewé Na Traoré, j’hésite un instant avant d’oser une dernière question, presque honteux de mon audace tellement la réponse est évidente.

  • Êtes-vous heureuse ?

Mon accompagnatrice qui me sert d’interprète semble avoir de la difficulté à traduire « être heureuse » en bambara. Quand elle y parvient finalement, il y a un moment d’hésitation où l’expression du visage de ma Desperate Housewife africaine passe de l’incompréhension à l’incrédulité avant de s’illuminer dans un grand éclat de rire.

  • Mais bien sûr ! Quelle question !

Entre le cauchemar et la réalité

Cette paysanne analphabète m’a fait prendre conscience que je devais me méfier du regard que je portais sur sa réalité. «Les femmes rurales ne sont pas du tout frustrées», me dira la présidente de la Ligue des droits de l’homme du Mali. «Elles n’ont jamais connu autre chose ! Elles éprouvent un plaisir à effectuer les travaux ménagers. Elles vivent intensément leur vie de mère de famille.»

Cette autre présidente d’association féminine de Bamako, financée par l’aide étrangère,  m’expliquera que son plus grand problème est que les femmes rurales ne réalisent pas qu’elles ont besoin d’elle : «D’abord, il va falloir trouver des moyens pour alléger leurs travaux. C’est ce qui les écrase. Elles passent des heures exténuantes à piler le mil. Une fois libérées de ces corvées, elles auront du temps pour apprendre à lire et à écrire. Et quand elles pourront lire et écrire, elles sauront qu’elles peuvent avoir une vie meilleure.»

Mais entre cette ogique en apparence implacable et la réalité, il y a parfois un abime, comme le rappelle ce programme d’installation de pompes électriques pour puiser l’eau dans plusieurs villages d’Afrique de l’Ouest. Sur papier, l’approche de l’ONG en question était d’une logique implacable : libérer les femmes d’une corvée éreintante pour leur permettre de se reposer un peu et d’utiliser ce temps dans des activités artisanales rémunératrices. Dans la réalité, les femmes s’opposaient aux pompes électriques parce que l’attente autour du puits était le seul moment de la journée qu’elles avaient de se rencontrer et d’échanger des nouvelles, un autre besoin essentiel.

Il y a un profond décalage entre ce qu’un Occidental croit connaître d’une vaste région comme l’Afrique subsaharienne et ce qu’il perçoit quand il y met les pieds la première fois. Dans son imaginaire, les Africains collectionnent toutes les raisons d’être malheureux, voire suicidaires. Pourtant, leurs sociétés fonctionnent : les rues grouillent de vie, les gens se parlent, travaillent, vont au marché, font la fête, aiment leurs enfants, etc. Les statistiques et les études des agences d’aide ne quantifient pas le travail informel, ne prennent pas en compte le rôle de la famille et de la communauté comme filets de sécurité sociale (elles sont leur propre assurance chômage, assurance maladie, fonds de retraite), négligent l’importance de la tradition et de la spiritualité pour réguler le quotidien.

Quand faut-il aider ceux qui ne demandent rien ?

Depuis qu’on a eu l’idée de diviser le monde en pays développés et sous-développés, et de créer toute une industrie de l’aide internationale pour que les habitants de ces pays rattrapent leur retard, toute cette logique et ce langage ont déformé notre regard sur la réalité des pays d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine. On ne trouve plus les mots pour masquer notre gêne vis-à-vis cette division du monde que nous avons artificiellement créée : doit-on dire pays pauvres ? du Tiers-Monde ? pays en développement ? émergents ? du Sud ?

Le soi-disant « développement » a été mon pain quotidien pendant plus de 25 ans. Mais je ne me suis jamais retrouvé dans ces étiquettes qui reposent sur une fiction.

Les problèmes de Na Traoré (excision, polygamie, analphabétisme, manque d’accès à la contraception, etc.) sont insoutenables pour le Franco-Canadien que je suis mais ils sont le fruit d’une évolution historique qui ne pourra pas être balayée du jour au lendemain. Au moment où je l’ai rencontrée, le droit d’imposer des modèles occidentaux aux pays d’Afrique faisait encore débat. Quand faut-il aider les gens qui ne demandent rien et quand est-il souhaitable de les laisser évoluer à leur propre rythme ? Aujourd’hui, ces questions ne se posent même plus. L’aide internationale s’est effondrée. Le débat est clos. Non pas parce qu’on a trouvé la réponse. Mais parce qu’on a décidé que la question ne nous concernait plus.

Avant de quitter son village, j’aperçois Na Traoré à l’ombre de sa case, son pilon posé contre le mur, ses sept enfants autour d’elle. Elle rit encore. Je n’arrive pas à lui en vouloir de son bonheur. Je n’arrive pas davantage à le trouver convaincant.

Et puis cette main, immense et crevassée. Cette poignée de main plus ferme que la mienne.

2 réponses
  1. Bernard
    Bernard dit :

    L’éclat de rire de la femme de la brousse, et toute cette analyse autour de la condition féminine est captivante et très juste de ton. Les femmes ont une profondeur de vie qui nous sidère souvent. Sans avoir forcément besoin d’aller…en Afrique.

    Répondre
  2. Claudine
    Claudine dit :

    L’analyse est juste mais je trouve que la description du contexte et de la situation est trop mince par rapport à l’analyse, comme pour les femmes voilées. D’ailleurs, tu annonces que tu « reviens » sur l’accueil des villageois, on attend la suite de l’histoire et tu n’en parles pas. Ce sera pour une autre photo?
    Oui, il faut plus de subtilité pour comprendre le tiers-monde et ne pas imposer notre vision des choses, comme un rouleau compresseur. C’est bien que, comme pour la photo du vieillard de Bhopal, tu remettes en question ta vision de journaliste.

    Répondre

Laisser un commentaire

Rejoindre la discussion?
N'hésitez pas à contribuer !

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.